Mardi 8 mars 2011
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17:44
Hier
soir, il m'est arrivé quelque chose de tout à fait incroyable. Enfin, quand je dis "incroyable", c'est à l'échelle de ma vie hein parce qu'effectivement, pour quelqu'un qui aurait vécu dix-sept
guerres et qui aurait assisté à l'accouchement d'un phoque cyclope, ça peut paraître d'une platitude déconcercante. En fait hier soir, comme depuis plusieurs soirs, je n'arrivais pas à écrire, je
n'arrivais plus à pondre des articles légers et vides de sens. En réalité, j'ai voulu me forcer. Je me suis collée derrière mon écran, je me suis mentalement assomée avec un fond sonore de
Radiohead et du coup je me suis mise à dégueuler des phrases absolument sordides et affligeantes qui mettaient en évidence une totale remise en question de l'histoire de mon humanité, et puis
finalement, je me suis remis mes propres pendules à l'heure d'hiver en me faisant une reflexion tout à fait pertinente: je n'ai pas crée ce blog dans le but de pousser mes lecteurs à mettre la
tête dans le grille-pain ou à s'étouffer avec un gant de toilette humide, donc, je vais garder mes affabulations et mon spleen baudelairien pour écrire mes mémoires d'outre-tombe dans
soixante-dix ans. Oui, ce qui est incroyable en définitive, c'est que j'ai réussi à me rendre compte moi-même que j'étais juste assommante d'ennui quand je me lancais dans mes crises identitaires
existensielles et que j'en arrivais vite à des interrogations troublantes du genre "Jésus était-il marié? A-t-il eu une descendance avec Marie-Madeleine?".
Aujourd'hui, c'était un jour avec. (Avec quoi, j'en sais rien, mais avec, c'est sûr). Et je me dis qu'il avait raison
l'espèce de gros ours qui beuglait au fin fond de la forêt dans le Livre de la Jungle remasterisé par Disney : il en faut peu pour être heureux. Quelques feuilles de vigne, une arbalète, une
barbe de trois jours, une noix de coco et le tour est joué. (Bon, vu tout le temps que je passerais seule avec moi-même dans ma vie, j'ai décidé qu'à partir d'aujourd'hui, je commencerais à rire
à mes propres blagues, ça sera toujours ça de pris). Ce midi, alors qu'on sortait le ventre plein d'un restaurant thaïlandais, mes collègues, mon patron et moi nous sommes avachis l'espace d'un
court instant en plein soleil, histoire de faire le vide avant d'y retourner. (retourner où? on est pas en vacances? c'est pas un jour férié? il est pas 18h30? ah...). J'essayais d'occulter le
périph, le métro aérien, le Super Casino Géant et le pont de Bercy pour me figurer une immense plage déserte au large des îles du Pacifique où des pingouins poilus d'été viendraient me limer les
ongles des pieds et me masser le cuir chevelu. Bon, évidemment, le rêve fut de très courte durée, j'entendais comme des espèces de voix dans mon oreille gauche qui me susurraient des paroles
abjectes du genre "On a la réponse du fournisseur pour le devis? C'est quoi le pourcentage de hausse sur la saison par rapport aux previsions? On a bien pris les billets pour Milan?". Bon, OK.
J'enfile un paréo en plumes d'hippopotame, j'attache ma crinière de vahinée à l'aide d'un roseau souple, je monte dans mon jet privé, je quitte les îles du Pacifique et je rentre dans le 13ème.
Ah mais parlons-en de la révolution industrielle, parlons-en! On était pas mieux dans nos champs de coquelicot à boire du lait de vache, manger des omelettes aux oeufs frais et flirter avec
Gaston, le cousin germain du frère de ma soeur? C'est dingue ça.
Ce que je devrais maintenant avouer, confesser en toute sympathie, c'est que ce raz-de-marée turlupinent à l'intérieur
de moi-même a été surtout déclenché hier soir par France 4. Pour la dizième fois(au moins), je me suis bouffé "L'auberge espagnole" et "Les poupées russes" et comme toujours, j'en suis ressortie
amoindrie et défraîchie par une grosse pointe d'amertume et de regrets. Le cinéma ment. Le cinéma se fout de ma gueule. Moi quand j'étais fille au pair à Naples, je passais mes journées et mes
nuits à éplucher des carottes, à torcher des culs de nouveaux-nés et à acheter des croquettes pour chien; la seule personne qui m'adressait la parole en dehors de la famille n'était autre que le
gardien de l'immeuble (et encore je crois bien qu'il se contentait seulement d'un hochement de tête pour me dire bonjour) et il n'y avait pas de Romain Duris pour me caresser la joue à l'ombre
d'un palmier. Alors oui, ce genre de films me donne envie, ils me font baver discrètement sur le coussin en fourrure de mon canapé, ils me font descendre cul-sec mon apéritif, ils me procurent un
petit sourire de niaiseuse juvénile. Ils me donnent envie de partir n'importe où mais ailleurs, loin, trop loin, ne plus jamais revoir la couleur des slips que ma voisine étend sur son balcon, ne
plus jamais acheter du papier d'aluminium chez Franprix, ne plus jamais avoir à dire "AIE PUTAIN" sur la ligne 6 du métro...aaah...Ca paraît tellement simple, si l'on en suit l'intrigue du film,
de tout plaquer du jour au lendemain. Et puis, ça fait un pincement au coeur. Je veux dire, je suis comme une looseuse dans mon pyjama tâché de gras et qui pue les mini-pizzas Belin, on dirait un
peu que j'attends le déluge, et là, à la télé, le héros du film plaque tout pour faire ce qu'il a toujours eu envie de faire: "ECRIRE", on le voit tout petit disant déjà qu'il voulait "faire des
livres plus tard"..et, bon Dieu, moi aussi je disais ça quand j'étais petite et moi aussi j'ai envie de tout envoyer valdinguer pour devenir une artiste maudite, incomprise et mal-payée, ça a
l'air simple comme ça, sauf que, au moment où le cinéma te demande juste de rêver et de fermer ta gueule, moi, je vois le côté pratique et je me pose des questions du genre "alors attends, le mec
il plaque tout là mais genre, il a fait une rupture à l'amiable? ou il a demandé au DRH de bien vouloir lui octroyer un licenciement? Est-ce-qu'il a bien prévu de passer les trois prochaines
semaines dans la salle d'attente du Pôle-Emploi? Est ce qu'il a de quoi payer pendant plusieurs mois son loyer, ses factures de téléphone, d'internet, d'électricité, de transport en attendant de
percevoir les allocations chomâge?" Oui, moi, pour me faire rêver, il faut d'abord me montrer quelque chose qui a l'air réel. On ne me fait pas miroiter avec des gagatismes improbables et
incohérents.
C'est vrai qu'à lire comme ça tous ces geignements crachés comme ça spontanément, on pourrait croire que je suis
chiante. Maaaaaais...exactement, oui. C'est pour ça que généralement, je passe les trois quarts de mon temps à dormir, comme ça, au moins, je fais un peu une pause. Et j'ose imaginer que si ça me
fait du bien à moi, ça doit en faire au moins tout autant à mon entourage. Oui non mais en même temps, c'est difficile de ne pas râler, je veux bien arrêter de gémir mais putain, laissez-moi
partir m'enterrer au fin fond de la forêt équatoriale, effacez-moi toute trace de vie, supprimez mon identité, appelez-moi désormais Crinière en feu et surtout, pour l'amour du Ciel, enlevez mon
putain de numéro de vos fichiers de prospection pour volets électriques automatisés et baies vitrées en fer forgé.
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